SUD OUEST - Publié le 12/03/2013
Par Mathieu Lehot

 

Détectives privés, les espions du Médoc

Figures des polars et des romans à énigmes, les détectives privés sont bien réels. Tels des ombres parmi les vivants, ils enquêtent à l'insu des regards indiscrets

Alain Rousseau est détective privé depuis vingt-huit ans. Basé au Taillan-Médoc, il travaille pour des commanditaires de la CUB. Dans le Médoc, les châteaux sont ses principaux employeurs

Alain Rousseau est détective privé depuis vingt-huit ans. Basé au Taillan-Médoc, il travaille pour des commanditaires de la CUB. Dans le Médoc, les châteaux sont ses principaux employeurs

Dans l'imaginaire collectif, le détective privé est d'abord un personnage de fiction. Une icône littéraire ou un héros de cinéma, un redresseur de tort que l'on reconnaît à son impair au col relevé et dont l'esprit vif démêle les fils d'obscures intrigues. Alain Rousseau, privé bien réel de chair et d'os, le reconnaît lui-même : « Quand on me demande quelle est ma profession et que je réponds détective privé, les gens sont toujours surpris. Ils me disent : ah bon ! Ça existe en vrai ? »

Replié dans un bunker

Notre rendez-vous avec Alain Rousseau a lieu chez lui, dans le bureau qu'il s'est aménagé à l'arrière de sa maison. La bâtisse est un pavillon parmi d'autres, dans un quartier résidentiel du Taillan-Médoc, aux marches de la Communauté urbaine de Bordeaux.

À l'entrée, pas de nom mais un écriteau qui avertit les visiteurs que l'endroit est sous vidéosurveillance. Le bâtiment est protégé comme un bunker. D'immenses haies entourent la maison accessible seulement par un grand portail électrique surmonté de piques, que l'on ne peut ouvrir que de l'intérieur. « Ce n'est pas de la paranoïa, affirme Alain Rousseau. Dans ma profession, on ne se fait pas que des amis. » Le ton est donné. Les indiscrétions de cet homme d'apparence discrète ne sont pas toujours du goût de ceux qui en font les frais.

Les châteaux enquêtent

Alain Rousseau est détective privé depuis vingt-huit ans. Son dernier fait d'arme remonte à quelques années, lorsqu'il avait rendu public son enquête sur l'affaire Taïs, une sombre histoire remontant au début des années 1990, dans laquelle un jeune homme, Pascal Taïs, avait été retrouvé mystérieusement mort dans une cellule de dégrisement du commissariat d'Arcachon. Un dossier digne des romans policiers pour le coup. Mais il s'agit d'une exception. « Mon travail consiste essentiellement à traiter des affaires familiales telles que les adultères et à réaliser des enquêtes pour les entreprises locales », précise Alain Rousseau.

La majeure partie de sa clientèle est concentrée sur l'agglomération bordelaise et ses alentours, dont le Médoc. Sans surprise, ses principaux employeurs sur la presqu'île sont les châteaux. « Les viticulteurs font régulièrement appel à mes services pour enquêter sur des vols de bouteilles et sur leur personnel, indique Alain Rousseau. Dans la plupart des cas, il s'agit de surveiller les employés qui se mettent en arrêt de travail à répétition afin de vérifier s'ils sont bien inaptes au travail. »

Les ficelles du métier

Comment un détective mène-t-il son investigation ? C'est Jean-Bernard Dufour, le maire de Naujac-sur-Mer, qui nous l'apprend. Avant de faire de la politique, l'édile a été officier de police judiciaire pendant une trentaine d'années à Bordeaux, puis détective privé pendant cinq ans, dont deux passés à Lesparre. Jean-Bernard Dufour a rangé son impair au placard après son élection, en 2008. Mais il connaît encore les ficelles du métier sur le bout des doigts.

À la frontière de l'illégalité

Grand classique dans la profession, l'une des pratiques les plus répandues reste la filature. La « filoche » comme on dit dans le milieu. Jean-Bernard Dufour préfère quant à lui l'expression « emboîter le pas » qui veut dire sensiblement la même chose mais qui permet d'éviter les amalgames. Car de la légalité à l'illégalité, la frontière est mince et la ligne jaune facile à franchir.

L'ancien détective reconnaît notamment que l'infiltration d'entreprise, qui consiste à se faire passer pour un employé pour espionner le personnel, est monnaie courante. Une pratique pourtant condamnée par le Code du travail qui dispose que tout dispositif de surveillance mis en place par une entreprise doit être mise à la connaissance de ses salariés.

Jean-Bernard Dufour, comme Alain Rousseau, affirment tous deux que de telles techniques d'espionnage sont l'apanage d'hommes peu scrupuleux qui n'ont souvent pas la licence de détective. « La logique, le bon sens et un carnet d'adresse bien fourni font souvent l'affaire », selon Jean-Bernard Dufour.

En 2012, pour veiller au respect de la loi, l'État français a créé le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), un organisme chargé notamment de contrôler les activités et les pratiques des détectives privés. Presque un comble pour ces espions qui se retrouvent, désormais, eux-mêmes placés sous haute surveillance.